top of page

Macaire le Romain, les îles des Bienheureux et les voyages vers le Paradis

R. Magritte, Le château des Pyrénées (1959), Musée d’Israël, Jérusalem, https://en.wikipedia.org/wiki/File:Rene_Magritte_-_The_Castle_of_the_Pyrenees.jpg.
R. Magritte, Le château des Pyrénées (1959), Musée d’Israël, Jérusalem, https://en.wikipedia.org/wiki/File:Rene_Magritte_-_The_Castle_of_the_Pyrenees.jpg.

Tout au long de son histoire, l’homme a voulu comprendre le monde dans lequel il vivait et explorer la Terre jusqu’à ses extrémités. Dans l’imaginaire chrétien médiéval, cette curiosité naturelle s’est mêlée au désir de visiter, ou au moins d’identifier, le Paradis, pensé comme un espace physique situé aux confins du monde. Par conséquent, on trouve dans l’hagiographie byzantine des récits insolites qui racontent, avec le charme des contes populaires, les aventures et les découvertes des moines qui auraient voyagé au bout du monde. Même si quelques-uns de ces moines, comme Macaire le Romain, sont entrés dans le calendrier byzantin, leurs carnets de voyage ne sont que des fantaisies littéraires, qui voulaient répondre à l’intérêt religieux de leur époque. Les auteurs se sont largement inspirés du Roman d’Alexandre le Grand, l’un des textes les plus lus au Moyen Âge dans toute la Méditerranée.    

 

Les voyages aux confins du monde dans l’hagiographie byzantine

Macaire le Romain est un saint relativement peu connu, célébré le 23 octobre. [1] Sa Vie (BHG 1104-1005i) est une narration complexe, écrite vers le 5e/6e siècle, dont la première partie décrit le voyage des moines Théophile, Serge et Hygiénos jusqu’au bout du monde. Partis de la région de Mésopotamie, ils cheminent vers l’est et traversent successivement les pays des Androgynes, des Cynocéphales (hommes aux des têtes de chien) et des hommes de petite taille. Les moines rencontrent également des espèces fabuleuses comme l’unicorne (animal légendaire à corne unique) et l’onocentaure (animal à tête et à torse d’homme, et à corps d’âne). Les voyageurs regardent de loin aussi bien la fosse éternelle destinée aux pécheurs que les lieux des bienheureux et la fontaine d’Immortalité. À la fin de leur périple, aux confins du monde, ils trouvent Macaire, qui vivait nu dans une grotte à seulement 20 miles du Paradis. [2]

 

L’auteur de la Vie de Macaire a utilisé comme source d’inspiration le Roman d’Alexandre, un ouvrage qui mêle divers faits historiques et légendes relatifs à l’empereur Alexandre le Grand (356-323 av. J.‑C.). La première rédaction du texte date du 3e siècle au plus tard. Selon ce récit, Alexandre voyage lui aussi au-delà des limites du monde connu, traverse les pays des Cynocéphales et des hommes de petite taille, rencontre des unicornes et des centaures. Comme les trois moines, Alexandre arrive à la source de l’eau de Vie, mais il ne la reconnaît pas. À la frontière entre le monde humain et le lieu des esprits, l’empereur construit une arche sur laquelle il inscrit des conseils sur le chemin à suivre. [3] Ce dernier élément est suggestif pour l’utilisation ultérieure du texte, puisque dans la Vie de Macaire, les trois moines arrivent à cette arche et lisent l’inscription d’Alexandre. [4] 

 

Un texte proche de la Vie de Macaire est le Récit sur la vie des Bienheureux par le moine Zosime (BHG 1889-1890f, CAVT 166), qui peut dater du 5e/6e siècle. Selon cette narration, Zosime voyage vers le lieu où habitent « les Bienheureux » ou « les Réchabites », les descendants de Réchab que le prophète Jérémie avait loués pour leur vie ascétique plusieurs siècles auparavant (Jér. 35, 1-19). Après une traversée miraculeuse d’un grand fleuve, Zosime rencontre les Bienheureux, qui vivaient nus au milieu d’une nature paradisiaque et priaient sans cesse. Les arbres leur donnaient de la nourriture tous les jours, à l’exception du carême, quand ils recevaient la manne céleste. Les familles n’avaient que deux enfants, dont l’un était destiné au mariage et l’autre à la virginité. Les membres de cette communauté utopique vivaient entre trois cents et sept cents ans. [5]

 

Dans ce récit, le motif de l’homme nu vivant dans un état paradisiaque au bout du monde fait écho non seulement à la Vie de Macaire, dont le nom signifie « bienheureux », mais également au Roman d’Alexandre. Selon la légende, en Inde, l’empereur rencontre les gymnosophistes, les sages nus, également appelés brahmanes. Ils vivaient cent cinquante ans et avaient deux enfants, qui devaient remplacer l’un le père et l’autre la mère. Ces sages hindous sont parfois confondus avec « les Bienheureux » et placés sur une ou plusieurs îles paradisiaques, à l’extrémité orientale du monde. [6] D’autre fois, les Bienheureux et les brahmanes forment deux catégories distinctes, comme dans une Description du monde entier et des peuples datant du 4e siècle, mais leurs pays demeurent les deux régions du monde les plus proches du Paradis. [7] Dans tous les cas, les Réchabites du récit de Zosime ne sont que la version chrétienne des gymnosophistes, un modèle littéraire bien plus ancien.

 

Les auteurs byzantins semblent donc avoir bien connu le lieu des Bienheureux. Selon les Actes de Matthieu dans la ville des Bienheureux (CANT 268), l’apôtre aurait visité ce pays où les habitants respiraient la fragrance du Paradis et buvaient de l’eau qui coulait du jardin d’Éden. [8] La place exacte de la ville n’a pas encore été divulguée, mais selon le moine Agapios le Syrien, qui aurait également décrit son voyage vers le Paradis (BHG 2017), l’île des Bienheureux était entourée de mûrs hauts jusqu’au ciel. Dans la proximité se trouvait la fontaine d’Immortalité, accessible uniquement aux apôtres et aux justes. Pour Agapios, l’île est donc devenue un lieu du repos éternel des humains, après leur mort. [9]

 

Le mythe du Paradis perdu

Toutes ces légendes byzantines cherchaient, en effet, à maintenir l’intérêt des lecteurs pour le Paradis et la vie éternelle perdue. Néanmoins, ce motif est très ancien. Bien avant Macaire et Alexandre, dans la mythologie sumérienne, le roi Gilgamesh (3e millénaire av. J.‑C.) arrive également aux confins du monde, à la quête d’un remède contre la mort. Après avoir rencontré un bienheureux qui habitait sur une île entourée des eaux de la Mort, Gilgamesh réussit à cueillir la plante de Jouvence, même s’il ne sera pas capable de la garder longtemps. [10] Dans une légende mésopotamienne semblable, le roi mythique Etana, qui n’avait pas d’enfants, monte jusqu’au Paradis afin d’obtenir l’herbe de Vie. [11]

 

Selon la tradition taoïste, les « immortels » (xian) jouissent déjà de la vie paradisiaque dans leur demeure, située dans la mer de l’Est, sur les îles des Bienheureux. Jaloux, les premiers empereurs des dynasties Qin et Han (3e-2e s. av. J.‑C.) auraient organisé des missions vers ce pays lointain, mais personne n’en serait revenu avec l’élixir de Juvence. [12] Quant à la mythologie hindoue, elle situe l’île des Bienheureux, appelée Svetadvipa, vers le nord, dans la région de la montagne sacrée Meru. Selon le Mahabharata (Shantiparvan, §337) (ca. 3e s. av. J.‑C.-3e s. après J.‑C.), l’île serait un espace paradisiaque où les hommes vivent dans un grand bonheur plus longtemps que les mortels ordinaires et dédient leur existence à Dieu seul. [13]

 

Dans la mythologie grecque, Héraclès voyage vers un jardin divin, situé au bout du monde, pour obtenir les pommes d’or, gardées par un dragon à cent têtes. Plus tard, on a cru que ce jardin des Hespérides se situait à l’extrémité occidentale du monde connu, dans l’océan Atlantique. [14] Les îles des Bienheureux ne se trouvaient pas loin. Selon Pindare (6e-5e s. av. J.‑C.) et les auteurs ultérieurs, suivis par le moine Agapios, leur rôle n’est pas d’accueillir des communautés utopiques, mais les héros, les sages et les âmes vertueuses après leur mort. [15]

 

La géographie du Paradis et des îles des Bienheureux reste donc variable. Tout au long de l'histoire, la place du Paradis terrestre s’est modifiée à plusieurs reprises, en accord avec la fonction religieuse et sociale que différents groupes ethniques ont voulu lui donner. Pour les Byzantins, le Paradis se trouvait à l’Est, mais Christophe Colomb, devant l’estuaire de l’Orénoque, était convaincu d’avoir découvert l’un des quatre fleuves qui coulent du Paradis. Cette diversité culturelle n’a pourtant jamais empêché les faux prophètes de croire qu’un jour, le Paradis sur terre peut et doit être visité par tous. [16]

 

[1] H. Delehaye, Synaxarium Ecclesiae Constantinopolitanae, Acta Sanctorum Propylaeum Novembris, Bruxelles, 1902, col. 160.37. Voir aussi voir Vatican, BAV gr. 1613 (10e/11e s.), p. 334, cf. PG, 117, col. 268 (19 janvier).

[2] S. Papaioannou (éd. et trad.), Life of Makarios the Roman, dans Saints at the Limits: Seven Byzantine Popular Legends (Dumbarton Oaks Medieval Library, 78), Cambridge (MA), 2023, p. 78‑127 (§7-8, pays des Androgynes ; §9, pays des Cynocéphales ; §10, l’unicorne et l’onocentaure ; §14-17, lieux des pécheurs ; §19, lieux des bienheureux ; §20, hommes de petite taille). L’abréviation BHG fait référence à Bibliotheca Hagiographica Graeca.

[3] The Greek Alexander Romance, trad. R. Stoneman, London, 1991, p. 146 (§3.28, pays des Cynocéphales) ; 125 (§2.44, pays des hommes de petite taille) ; 184 (§3.17, unicornes) ; 124 (§2.41, centaures) ; 121 (§2.39, l’eau de Vie) ; 122 (§2.41, l’arche d’Alexande).

[4] Papaioannou, Life of Makarios the Roman, p. 88-89 (§12).

[5] J. H. Charlesworth (éd. et trad.), The History of the Rechabites, I: The Greek Recension, Chico (CA), 1982. L’abréviation CAVT fait référence à Clavis Apocryphorum Veteris Testamenti

[6] The Greek Alexander Romance, p. 121 (§2.40) ; 131-133 (§3.5-6) ; 179 (§2.35) ; Pseudo-Palladius, On the Life of the Brahmans, trad. R. Stoneman, Legends of Alexander the Great, London, 2012, p. 35-38 (§1.4-14). Voir C. Jouanno, Des Gymnosophistes aux Réchabites : une utopie antique et sa christianisation, dans L’antiquité classique, 79 (2010), p. 53-76, https://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_2010_num_79_1_3982.

[7] Expositio totius mundi et gentium, éd. et trad. J. Rougé (Sources chrétiennes, 124), Paris, 1966, p. 142-149 (§4-8) ; 350-351 ; 356.

[8] J.-N. Pérès (trad.), Actes de Matthieu dans la ville de Kahnat, dans P. Geoltrain – J.‑D. Kaestli (éd.), Écrits apocryphes chrétiens, vol. 2, Paris, 2005, p. 910-913. L’abréviation CANT fait référence à Clavis Apocryphorum Novi Testamenti.

[9] R. Pope (éd. et trad.), The Greek Text of “The Narration of Our Pious Father Agapios the Syrian”, dans Cyrillomethodianum, 8-9 (1984-1985), p. 233-260. Voir D. Penskaya, Hagiography and Fairytale. Paradise and the Land of the Blessed in Byzantium, dans A. Rigo et al. (éd.), Byzantine Hagiography: Texts, Themes & Projects (Byzantioς. Studies in Byzantine History and Civilization, 13), Turnhout, 2018, p. 141-155.

[10] A. R. George The Babylonian Gilgamesh Epic, Oxford, 2003, vol. 1, p. 686-725 (§10-11).

[11] J. V. Kinnier Wilson (éd. et trad.), The Legend of Etana: A New Edition, Warminster, 1985, p. 118-123.

[12] D. Holzman, Immortality-Seeking in Early Chinese Poetry, dans W. J. Peterson et al (éd.), The Power of Culture: Studies in Chinese Cultural History, Hong Kong, 1994, p. 103-118 ; Z. Kirkova, Roaming into the Beyond: Representations of Xian Immortality in Early Medieval Chinese Verse (Sinica Leidensia, 129), Leiden, 2016, p. 14-42 ; 160-202.

[13] K. Rönnow, Some Remarks on Śvetadvīpa, dans Bulletin of the School of Oriental Studies, 5.2 (1929), p. 253-284.

[14] Pliny, Natural History, §19.22.2, éd. et trad. H. Rackham et al. (Loeb Classical Library), vol. 5, Cambridge (MA), 1961, p. 460-461.

[15] The Geography of Strabo, §3.2.13, éd. et trad. H. L. Jones (Loeb Classical Library), vol. 2, Cambridge (MA), 1949, p. 52-57. 

[16] M. Eliade, Traité d’histoire des religions, Paris, 1949, p. 169-170 ; 246-252 ; 316-324 ; 361-363 ; U. Eco, The Book of Legendary Lands, trad. A. McEwen, London, 2013, p. 145-181. 

hand2.png

Écrivez un commentaire

Envoyez votre message à
connect2.png

Restez informé(e) 

Social media

  • Facebook
heart2.png

Faites un don

Chaque article nécessite des jours, des semaines, voire des mois de travail. Soutenez la recherche et faites vivre ce site web sans publicité !

Montant

€3

€5

€10

€20

Autre

0/100

Commentaire (facultatif)

© 2025 Notitiae

bottom of page