Le miracle de Cana, la fête de l’Épiphanie et le culte de Dionysos
- Daniel Oltean
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La transformation de l’eau en vin est un miracle attribué aussi bien au Christ, dans l’évangile selon Jean, qu’au dieu Dionysos, dans la mythologie grecque. Puisque les légendes qui font de Dionysos l’inventeur du vin sont beaucoup plus anciennes, le miracle de Cana en Galilée a souvent été interprété comme une réplique chrétienne à un culte païen bien répandu à l’époque. [1] Ce parallélisme est soutenu par une célébration semblable du miracle. Chez les chrétiens, au 4e siècle, on fêtait le mariage de Cana le 6 janvier, une date assimilée à la naissance et au baptême du Christ, ainsi qu’au Nouvel An. Néanmoins, le même jour, les non-chrétiens célébraient depuis longtemps soit Dionysos et le miracle de l’eau transformée en vin, soit la naissance du dieu Éon, symbole du temps éternel, amalgamé, en Égypte, avec Osiris et Dionysos, les dieux de la mort et de la résurrection.
Le miracle de Cana
Selon Épiphane de Salamine (4e s.), la naissance du Christ et le miracle de Cana ont eu lieu le même jour, le 6 janvier, avec un intervalle de trente ans entre eux. Leur fête commune, appelée l’Épiphanie (qui signifie manifestation, apparition), était accompagnée de miracles semblables à celui de Cana, « comme en témoignent les sources et les rivières de nombreuses régions, qui se transforment en vin ». Épiphane donne deux exemples de telles rivières, celles situées près de Cibyra, en Carie (au sud-ouest de l’Anatolie) et de Gerasa, en Jordanie ; lui-même et ses compagnons auraient bu de ces sources dont l’eau serait devenue vin. [2]
En Égypte, le miracle de Cana était fêté avec le baptême du Christ le 6 janvier, une date qui coïncidait avec le Nouvel An. [3] Les noces de Cana et le baptême étaient également célébrés ensemble dans plusieurs régions d’Occident, comme le témoignent Paulin de Nola (4e-5e s.), Pierre Chrysologue (5e s.), Maxime de Turin (5e s.) et le calendrier de Polemius Sylvius (448-449), parmi d’autres. Le lectionnaire de Luxeuil et le missel de Bobbio, qui datent du 7e/8e siècle, incluent le miracle de Cana (Jean 2, 1-11) parmi les lectures de la liturgie du 6 janvier. [4]
Dans la tradition byzantine, la commémoration du miracle de Cana fut transférée au 8 janvier, deux jours après l’Épiphanie. Cette date est mentionnée dans quelques manuscrits anciens, soit dans le synaxaire, [5] soit dans le calendrier (ménologe) inclus à la fin de l’apostolos. [6] Chez les Byzantins, cette coutume est ensuite disparue, mais la tradition copte la conserve jusqu’à aujourd’hui.
Selon plusieurs textes anciens, le miracle de Cana aurait été copié par de nombreux saints. Il semble qu’Épiphane de Salamine non seulement aurait bu à des sources miraculeusement transformées en vin, mais il aurait accompli un miracle inversé, en transformant le vin en eau. [7] En Palestine, Sabas le Sanctifié aurait changé le vinaigre en vin ; pour trois jours, ce vin ne manqua pas, afin que les moines puissent le boire librement. [8] À Paris, le jour de l’Épiphanie, Marcel (4e-5e s.) aurait pris de l’eau dans la Seine, mais elle serait transformée en vin pour l’eucharistie. [9] Selon la Vie de Colomba d’Iona (6e s.), le saint aurait changé l’eau en vin, [10] tandis que Vedast d’Arras (5e-6e s.) aurait miraculeusement rempli avec du vin un tonneau vide. [11] Quant à Brigitte de Kildare, en Irlande (4e-5e s.), on dit qu’elle aurait performé un miracle semblable, mais, cette fois, elle transforma l’eau en bière. [12]
Le culte de Dionysos
Ces légendes chrétiennes liées à la transformation de l’eau en vin ont des origines très anciennes. Dans la mythologie gréco-latine, des miracles semblables font référence à Dionysos/Bacchus, le dieu du vin, du théâtre, de la fertilité, des mystères et de la résurrection. Dans les premiers siècles chrétiens, son culte était très répandu dans tout le bassin méditerranéen, la Galilée y compris.
Selon Diodore de Sicile (1er s. av. J.-C.), les habitants de la ville de Téos, en Ionie (région dans l’Anatolie occidentale, voisine de Carie), considéraient que Dionysos était né dans ce pays, puisqu’une source de vin avec un parfum doux jaillissait chez eux, à une date fixe. [13] Selon Pline l’Ancien (1er s.), on disait qu’à Andros, dans les Cyclades, au sanctuaire de Dionysos, l’eau d’une source se transformait en vin une fois par an. Le miracle se produisait pendant les sept jours consacrés à ce dieu, qui commençaient aux nones de janvier (5 janvier) ; néanmoins, le vin redevenait de l’eau si on le transportait loin du temple. [14] Quant à Pausanias (2e s.), il mentionne les habitants de la ville d’Élis, au nord-ouest du Péloponnèse, qui croyaient que Dionysos participait chaque année à la fête qu’ils lui dédiaient ; pendant la nuit, le dieu remplissait miraculeusement avec du vin trois récipients vides, préparés à l’intérieur du temple. [15]
Cette fête du 5/6 janvier, dédiée à Dionysos et au miracle de l’eau transformée en vin, semble avoir été intégrée aux célébrations du solstice d’hiver (traditionnellement fixé au 25 décembre) et du Nouvel An. Selon le même Épiphane, à Alexandrie, les non-chrétiens se rassemblaient le 6 janvier, le Nouvel An, pour célébrer « Coré, c’est-à-dire la Vierge, [qui] a enfanté Éon ». [16] En Égypte, Éon était le dieu du temps éternel, assimilé à la fois à Osiris et à Dionysos. Le même festival était observé à Elusa, en Palestine, ainsi qu’à Pétra, en Jordanie, l’ancienne capitale des Nabatéens, où on célébrait la naissance du dieu Dushara, souvent amalgamé avec Zeus et Dionysos du panthéon grec. [17]
La fête de l’Épiphanie semble avoir été construite sur la base de ces coutumes préchrétiennes. La commémoration du miracle de Cana devait ainsi remplacer le festival de Dionysos ; la Nativité et le Baptême du Christ répondaient au symbolisme d’un nouveau cycle solaire et combattaient le dieu du temps et de la vie, qui se manifestait dans le monde. Néanmoins, après plusieurs siècles, lorsque Dionysos fut oublié par les chrétiens, la fête du miracle de Cana perdit sa raison d’être dans le calendrier byzantin.
[1] R. Seaford, Dionysos, London, 2006, p. 122-126 ; W. Eisele, Jesus und Dionysos: Göttliche Konkurrenz bei der Hochzeit zu Kana (Joh 2,1-11), dans Zeitschrift für die Neutestamentliche Wissenschaft und die Kunde der älteren Kirche, 100.1 (2009), p. 1-28 ; E. Kobel, Dining with John: CommunalMeals and Identity Formation in the Fourth Gospel and its Historical and Cultural Context (Biblical Interpretation Series, 109), Leiden, 2011, p. 221-246.
[2] The Panarion of Epiphanius of Salamis, Book I (Sects 1-46), trad. F. Williams, Leiden, 1987, p. 62 (§51.30.1-2).
[3] W. Riedel – W. E. Crum, The Canons of Athanasius of Alexandria, London, 1904, p. 27 (§16).
[4] Sur la fête de Épiphanie et le miracle de Cana, voir B. Botte, Les origines de Noël et de l’Épiphanie, Louvain, 1932 ; H. Auf der Maur, Feiern im rhythmus der Zeit (Gottesdienst der Kirche. Handbuch der Liturgiewissenschaft, 5), vol. 1, Regensburg, 1983, p. 154-176 ; T. J. Talley, The Origins of the Liturgical Year, New York, 1986, p. 85-147.
[5] H. Delehaye (éd.), Synaxarium Ecclesiae Constantinopolitanae, Acta Sanctorum Propylaeum Novembris, Bruxelles, 1902, col. 380.3-4 (manuscrits H, S, et Sa) ; J. Mateos, Le Typicon de la Grande Église. Ms. Sainte Croix n° 40, Xe siècle (Orientalia Christiana Analecta, 165), Rome, 1962–1963, vol. 1, p. 190-191. Voir aussi Sinaï gr. 548, 10e/11e s. (Hs, Diktyon 58923), f. 95r.
[6] Mont Athos, St.-Pantéléimon 86, 11e/12e s. (GA ℓ 1279, Diktyon 22223), f. 238v : σύναξις τοῦ ἐν Κανᾷ τῆς Γαλιλαίας γάμου, cf. G. Andreou, Il Praxapostolos bizantino. Edizione del codice Mosca GIM Vlad. 21 (Savva 4) (Jerusalemer Theologisches Forum, 46), Münster, 2023, p. 370-371.
[7] Patrologia Graeca, 41, col. 33-36 (BHG 596, §10).
[8] Cyril of Scythopolis, Lives of the Monks of Palestine, trad. R. Price – J. Binns (Cistercian Studies Series, 114), Kalamazoo (MI), 1991, p. 146 (BHG 1608, §46).
[9] Vita sancti Marcelli (BHL 5248), §20, dans Venanti Honori Clementiani Fortunati presbyteri Italici opera pedestria, éd. B. Krusch (Monumenta Germaniae Historica, Auctores antiquissimi, 4.2), Berlin, 1885, p. 51.
[10] Adomnán of Iona, Life of St Columba, §1.1 ; 2.1, trad. R. Sharpe, London, 1991, p. 110 ; 154 (BHL 1886).
[11] Jonas of Bobbio, Life of Columbanus, Life of John of Réomé, and Life of Vedast, trad. A. O’Hara – I. Wood (Translated Texts for Historians, 64), Liverpool, 2017, p. 270 (BHL 8501, §4).
[12] L. De Paor (trad.), Cogitosus’ Life of St. Brigid the Virgin, dans St. Patrick’s World: The Christian Church of Ireland’s Apostolic Age, Dublin, 1993, p. 211.
[13] Diodorus of Sicily, The Library of History, §3.66, éd. et trad. C. H. Oldfather (Loeb Classical Library), vol. 2, Cambridge (MA), 1939, p. 14-15.
[14] Pliny, Natural History, §2.106.11, éd. et trad. H. Rackham et al. (Loeb Classical Library), vol. 1, Cambridge (MA), 1949, p. 356-359 : Andro in insula, templo Liberi patris, fontem nonis Ianuariis semper vini sapore fluere ; §31.13, vol. 8, Cambridge (MA), 1963, p. 388-389 : Andri e fonte Liberi patris statis diebus septenis eius dei vinum fluere. Voir aussi Pausanias, Description of Greece, §6.26.2, éd. et trad. W. H. S. Jones, vol. 3 (Loeb Classical Library), Cambridge (MA), 1961, p. 156-159.
[15] Pausanias, Description of Greece, §6.26.1-2, p. 156-159. Voir A. I. Jiménez San Cristóbal, The Epiphany of Dionysus in Elis and the Miracle of the Wine (Plutarch, Quaestiones Graecae 299 B), dans R. Hirsch-Luipold – L. Roig Lanzillotta (éd.), Plutarch’s Religious Landscapes (Brill’s Plutarch Studies, 6), Leiden, 2020, p. 311-331.
[16] The Panarion of Epiphanius of Salamis, p. 51-52 (§51.22.9-10).
[17] Ibidem, p. 52 (§51.22.11). Sur Éon – Osiris – Dionysos et Dushara – Zeus – Dionysos, voir J. Fossum, The Myth of the Eternal Rebirth: Critical Notes on G. W. Bowersock, Hellenism in Late Antiquity, dans Vigiliae Christianae, 53.3 (1999), p. 305-315 ; S. G. Schmid, Un roi nabatéen à Délos ?, dans Annual of the Depatment of Antiquities of Jordan, 43 (1999), p. 279-298.

